31 décembre 2008
Le moment où le métro sort de terre
(4 juin 2008)
Le moment où le métro sort de terre : un ciel dégagé apparaît, au-dessus de la ville : un grand nuage orageux rose et noir, vers le sud, se tient calmement là, planant au-dessus de la capitale de la dévastation. Au désert. Les ouvrières qui montent pour trois stations, chaque soir dans le même métro que moi, toujours joyeuses. Cette fois, elles tiennent toutes des brins de lavande. Je dis bonjour à l’une d’elle : « Vous êtes fleuries, aujourd’hui. » — « Vous en voulez une ? » J’accepte, elle en propose une à ma voisine, puis au reste de la rame. Ça devient assez fou, c’est très drôle et très beau. J’entends derrière moi une voix qui demande pourquoi. Bien sûr, n’est-ce pas, pourquoi ? La seule réponse, la plus belle, la plus scandaleuse, vient toute seule : « Pour rien. » Voilà. Et puis je leur dis que ça s’appelle de la lavande. Au revoir, à la prochaine fois, dans la répétition des fois, des fatigues, des soirs. Voilà le soir. Tu te tiens seul dans le jardin, dans le soir, dans le murmure des feuilles, près du lierre. Scarlatti, à travers les fenêtres. Encore un soir. Tu te demandes à la faveur d’un peu de fatigue si tu n’en as pas marre, tout compte fait, de sentir, d’éprouver, d’aimer tout ça si fort à chaque instant, ou plutôt la question se présente d’elle-même, demandant si simplement tu n’en as pas eu assez, de soirs et de matins et de ciels d’hiver et d’été, si tu ne t’es pas assez amusé, si ça ne suffit pas comme ça, « assez vu, assez eu, assez connu, rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours ». Réponse : non. Pourquoi ? Pourquoi encore ? Pour rien. Je souris tout seul. Et puis c’est peu à peu la nuit, je ne dors pas, je ressors, je pense aux deux ou trois inconnues qui me parlent, à celle à qui je parle de toutes mes forces en me taisant, « le moment venu je saurai vous le faire comprendre », et aussi à la drôle d’inconnue qui tient admirablement le coup jusqu’ici dans le drôle de métier d’être ma femme, curieux de voir si et jusqu’où et pour combien de temps le pour rien est encore possible. Tu te dis que quelque chose a bel et bien commencé. Appelons ça une enquête.
09:39 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, pour-rien, femmes


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