31 décembre 2008
Il y a beaucoup de nuit
(9 juin 2008)
Il y a beaucoup de nuit. Le solstice d’été approche, et pour moi il n’y a jamais eu autant de nuit. Ça fait très peu de temps que je fais vraiment connaissance avec la nuit — alors que les soirs, c’est une autre affaire, je les connais par cœur, je les étudie comme personne depuis toujours — avec sa profondeur, avec son silence, avec son indulgence infinie. Pourquoi pas avant ? Avant, je n’avais jamais eu réellement besoin d’apprendre à vivre. Prends-le comme il le faut : comme une grâce. L’autre nuit : très tard, juste avant l’aurore, les bois tout autour, les arbres immobiles, un oiseau chantait tout seul dans le noir, ça devait être un rossignol, et on entendait de temps en temps, de très loin, un animal qui soufflait, comme dans son sommeil, une vache ou quelque chose comme ça. Couché sur le banc contre le mur. Pas d’étoiles. Par quoi il faut en passer pour découvrir ça, par-delà l’infernale et risible comédie humaine, par-delà ma risible et abyssale connerie de pauvre humain perdu : une solitude extrême, une liberté insensée, le corps tout entier à l’extrême bord du temps, respiration calme, à l’état pur. .
De même, il m’aura fallu onze ans, presque jour pour jour, pour comprendre ce poème. Onze ans pour comprendre le sens d’un tiret.
Départ
Assez vu. La vision s'est rencontrée à tous les airs.
Assez eu. Rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours.
Assez connu. Les arrêts de la vie. — Ô Rumeurs et Visions!
Départ dans l'affection et le bruit neufs!
A.R.
11:10 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, nuit, mariage, liberté
Le moment où le métro sort de terre
(4 juin 2008)
Le moment où le métro sort de terre : un ciel dégagé apparaît, au-dessus de la ville : un grand nuage orageux rose et noir, vers le sud, se tient calmement là, planant au-dessus de la capitale de la dévastation. Au désert. Les ouvrières qui montent pour trois stations, chaque soir dans le même métro que moi, toujours joyeuses. Cette fois, elles tiennent toutes des brins de lavande. Je dis bonjour à l’une d’elle : « Vous êtes fleuries, aujourd’hui. » — « Vous en voulez une ? » J’accepte, elle en propose une à ma voisine, puis au reste de la rame. Ça devient assez fou, c’est très drôle et très beau. J’entends derrière moi une voix qui demande pourquoi. Bien sûr, n’est-ce pas, pourquoi ? La seule réponse, la plus belle, la plus scandaleuse, vient toute seule : « Pour rien. » Voilà. Et puis je leur dis que ça s’appelle de la lavande. Au revoir, à la prochaine fois, dans la répétition des fois, des fatigues, des soirs. Voilà le soir. Tu te tiens seul dans le jardin, dans le soir, dans le murmure des feuilles, près du lierre. Scarlatti, à travers les fenêtres. Encore un soir. Tu te demandes à la faveur d’un peu de fatigue si tu n’en as pas marre, tout compte fait, de sentir, d’éprouver, d’aimer tout ça si fort à chaque instant, ou plutôt la question se présente d’elle-même, demandant si simplement tu n’en as pas eu assez, de soirs et de matins et de ciels d’hiver et d’été, si tu ne t’es pas assez amusé, si ça ne suffit pas comme ça, « assez vu, assez eu, assez connu, rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours ». Réponse : non. Pourquoi ? Pourquoi encore ? Pour rien. Je souris tout seul. Et puis c’est peu à peu la nuit, je ne dors pas, je ressors, je pense aux deux ou trois inconnues qui me parlent, à celle à qui je parle de toutes mes forces en me taisant, « le moment venu je saurai vous le faire comprendre », et aussi à la drôle d’inconnue qui tient admirablement le coup jusqu’ici dans le drôle de métier d’être ma femme, curieux de voir si et jusqu’où et pour combien de temps le pour rien est encore possible. Tu te dis que quelque chose a bel et bien commencé. Appelons ça une enquête.
09:39 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, pour-rien, femmes
30 décembre 2008
Vêtu de splendeur et d'éclats
(2 juin 2008)
Vêtu de splendeur et d’éclats,
Drapé de lumière comme d’un manteau,
Tu déploies les cieux comme une tenture.
Il étage ses demeures au-dessus des eaux ;
Des nuages il fait son char ;
Il marche sur des ailes de vent.
(Ps.104)
Après-midi. Temps doux, couvert, renfermé ; le vert profond du jardin, l’herbe un peu trop haute. Soir : quelques gouttes se mettent à tomber doucement. Présence massive, silencieuse, du rosier contre le mur, points chiffonnés de concentration blanche, poings de temps chiffré.
« Il étage ses demeures au-dessus des eaux. »
« Et l’on tira les barques vers la mer étagée là-haut comme sur les gravures. »
« Tu déploies les cieux comme une tenture. »
« Draps noirs et orgues — éclairs et tonnerres — montez et roulez »
Vous entendez ? Rimbaud parle comme le roi David.
*
La ruse des peintres
J’ouvre donc mon cahier. Une note d’hiver surgit par hasard dans l’après-midi de juin. Je retrouve tout de suite, physiquement, le moment de décembre où je l’écris : ciel bleu d’hiver très pur, la fenêtre à ma droite, le matin. Mais ce qui est noté, c’est une impression d’été, de soir d’été, comme si ce soir même était venu me faire signe à l’avance… dans un coin de tableau… en plein musée… en plein décembre… « Aie confiance… le miracle va revenir… c’est toujours l’été, si tu le décides… »
Ecoutez bien, Mesdames et Messieurs, tendez l’oreille, essayez de voir, ceci vous regarde. Je n’ai pas trouvé de reproduction de ce tableau de Rubens. Ou de l’école de Rubens, je ne sais plus très bien, mais si vous voulez mon avis, pour l’essentiel, que je vais dire, c’est un authentique Rubens.
Elles sont donc trois dans le crépuscule gris-rose. Ce sont des nymphes. Elles s’enroulent autour d’une belle grande corne d’abondance plus haute qu’elles, et débordant de fruits, comme il se doit. Charnues, bien sûr, comme il se doit, mais raisonnablement. La dose de femme est d’ailleurs largement suffisante pour provoquer une moue générale de dégoût, de réprobation, d’indignation, de consternation, d’incrédulité, d’incompréhension (je parle de cette exposition Rubens à une ravissante Roumaine un peu anguleuse ; elle détourne la tête pour s’en aller en lâchant sèchement, avec un dédain parfait : « Les femmes grasses ? » — sous entendu : « Ah bon ? Ça vous plaît ? Espèce de porc ! »). Le pire : peut-être ceux qui vous disent, avec un sourire entendu, qu’ils préfèrent ces dondons aux maigrichonnes de la mode (c’est-à-dire : « Le gras bien sale, moi j’aime ça : gros culs, gros nénés »). Mais personne ne dit qu’elles sont merveilleuses, ces femmes. Qu’elles meuvent leur vaste corps avec une souplesse, une vivacité surprenantes ; qu’elles agissent, bondissent, luttent, tournent, roulent, s’élèvent miraculeusement, comme les nuages mêmes ; que leur chair est d’une délicatesse infinie. Qui voit leurs lèvres frémissantes, fondantes, tremblantes ? leurs narines palpitantes, racées, sensuelles ? Rubens : aristocratie, raffinement de la narine, de la lèvre. Leurs seins menus. Leur élégance, leur puissance. Les blondes ont leur orageux parfum de blonde, les brunes, de brunes. Et les malheureux humains qui passent devant, très peu nus, heureusement, qui déambulent, qui errent, qui grimacent, avec leur audio-guide leur disant quoi penser (ou plutôt ne pas penser), leur appareil photo les dispensant de voir, leur catalogue, leur embarras… leur programme de visite, leur digestion… elles semblent infiniment plus naturelles, plus distinguées, plus légères, dans leur nudité chatoyante.
Corne d’abondance, donc. Platement évident comme motif chez Rubens, son œuvre est un débordement, l’abondance même, à chaque tableau et dans la monstrueuse somme des tableaux, de quoi faire remourir Luther d’apoplexie à l’instant et dans les siècles des siècles. L’anti-calcul même, l’anti-régime, l’anti-pension alimentaire. C’en est même presque banal. Pas de scène, presque pas de mythologie, simplement trois femmes nues, là pour rien, dans l’air rosé du soir. Gratuité, abondance, célébration de la grâce du là-pour-rien. L’audio-guide nous fait vite passer à la suite.
Il n’y a pas d’homme, non plus, dans ce tableau. À peine des animaux domestiques, un petit singe, un perroquet. Gloire de l’Eternel féminin ? Pensez-vous… de l’instantané féminin, du féminin varié à l’infini, enfin sauvé de la jalousie, du calcul, de la mauvaise humeur, de l’instinct de vengeance, oui, peut-être… En effet, ces trois-là ont l’air de très bien se plaire entre elles, de ne pas du tout s’ennuyer, de bien s’aimer, même. Elles ne se toisent pas, ne se pèsent pas, ne s’évaluent pas ; elles n’ont manifestement pas l’air d’être en train de médire de leurs maris, d’en comparer les salaires probables, bref, de parler kilos, grossesses, mecs, fric. Avouez que ce n’est pas si courant. Mais enfin… Attendez un peu… Au beau milieu du tableau, il y a tout de même ce gigantesque phallus torsadé, n’est-ce pas ? Cette colonne en hélice ? L’inépuisable fécondité ? Débordante de légumes et de fruits ? Il faut vous faire un dessin ? C’est une corne, elle est d’un joli gris de perle légèrement marbré, la blonde principale, assise à l’avant-plan, la tient solidement plantée au sol entre ses cuisses. C’est comme ça. Assise, la corne entre les cuisses. Tandis que les deux autres en maintiennent le sommet de leurs bras, y cueillent des fruits. Tout cela est déjà plutôt énorme. Mais ce n’est pas tout.
— Vous avez l’esprit complètement tordu, Monsieur !
— Pas tordu, Madame. Torsadé ! Spiralé ! Hélicoïdal ! En volutes ! Comme l’ADN ! Comme le cigare de Lacan !
— Lacan ? Quelle horreur ! Je vois d’où vous vient votre n’importe quoi mal tourné. Et en plus, vous fumez le cigare ? Vous êtes donc complètement pervers et ringard ?
— Et comment ! Comment non ? De temps en temps… Luxe de fumée… Gloire… Silence méditatif tempétueux… ou longue et sinueuse conversation… Détachement, relativité, humour… Vous devriez essayer… Ça va très bien aux jolies femmes, c’est très sexy…
— Beurk ! Mais… Attendez un peu… Vous n’êtes pas en train d’essayer de me faire croire que votre femme aime aussi ça ?
— Eh si.
À présent, ce qui me retient, c’est que cette nymphe ne prête pas plus d’attention que ça à ce qu’elle a entre les cuisses : elle se détourne sur sa gauche, se baisse, tend un abricot au petit singe qui la regarde en grimaçant dans le coin gauche. Comme si de rien n’était, donc. J’accueille la foudre du ciel entre mes jambes, mais je n’en fais pas un plat, je jouis très distraitement, je suis ailleurs, je m’occupe de mon petit singe… de mon petit bébé poilu… de mon petit homme, quoi ! Un homme comme on en voudrait, correctement réduit, qu’on n’a pas à prendre au sérieux, pas embêtant du tout avec une fatigante virilité, amusant comme tout avec ses singeries. Ça nous repose un peu du cinéma des Mars, Hercule, Persée et autres guerriers, cavaliers, archers, qui vous enlèvent, vous massacrent, vous assaillent, vous violent, vous draguent ; de ces excités qui tant luttent, veillent, naviguent et bataillent, et avec qui il faut résister, se pâmer, crier de douleur, se tordre, supplier, cinéma aussi, cinéma sans arrêt. L’humour de Rubens, en ce qui concerne la comédie des sexes, est à son comble. Un petit singe.
Rendez-vous un peu compte.
Elle lui tend un abricot.
Avec un sourire tendre et amusé, s’il-vous-plaît.
Voilà qui est à peu près l’exact opposé du péché originel, non ? Pas le moindre péché en vue, pas le moindre venin, le gros serpent qui se dresse au milieu du tableau est la bonté même. Inutile d’insister, par ailleurs, sur la charge érotique que ce geste peut avoir en peinture, par exemple dans Le Jugement de Pâris d’Antoine Watteau, n’est-ce pas, vous voyez ça tout de suite.
Peu à peu, je commence à voir la scène dans son ensemble. La corne et le petit singe, le phallus et son porteur. Rubens les sépare délicatement (rien à voir avec une quelconque castration), puis se sert de lentilles pour grossir et rapetisser à sa guise. L’effet, quand on le saisit, est très drôle, mais il est aussi érotique, parce que ce n’est pas vraiment une moquerie : c’est une ruse. Voilà la ruse de Rubens : débrouillez-vous pour être l’inoffensif petit singe de trois nymphes ; laissez votre sexe tomber de vous-même ; il ne vous appartient plus, il devient une corne fabuleuse ; les déesses se l’approprient, elles jouent avec, le gardent et le choient, et tandis qu’elles lui font la fête en le tenant bien dressé, vous êtes introduit dans le secret des nymphes, vous accédez au jardin, au gynécée, mieux qu’au gynécée, à la clairière des nymphes, à leur détente, leur délassement après le bain, là où les hommes n’ont pas accès, où les comédies se suspendent, où tout devient gratuit, aimable, délicieux, musical, sans raison, dans le soir. Et puis vous vous faites offrir, par la plus belle, sans forcer, un succulent fruit sucré.
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