27 janvier 2009

C’est ça qu’on habite

J’interroge M. Fa. Eh bien, dit-il, voyez-vous, tout le monde a l’impression qu’on fonce droit dans un mur, non ? — C’est vrai. Hier, chez un antiquaire, j’ai entendu une femme dire, à propos de tableaux hollandais qui montraient du patinage sur les canaux, qu’ils seraient de plus en plus rares, avec le réchauffement climatique. — Ha ! Bref rire éclatant. Mais cela dit, personne ne voit qu’on y est déjà. — Où donc ? — Mais dans le mur ! Qu’on vit dedans ! En pleine percussion ! En pleine collision ! C’est ça qu’on habite. — L’entrée dans le mur ? — Tout à fait ! L'explosion à fond de train !  Au ralenti ! Ou se répétant à chaque seconde ! S’aggravant bien sûr, si c’est possible ! Là-dessus, je vous rappelle la méditation de Nazr’f Akkaf  (un soufi, très grand théologien) : « Il est vrai que l’expulsion du Paradis est définitive, que la vie en ce monde est inéluctable, mais l’éternité de l’événement rend malgré tout possible que non seulement nous puissions continuellement rester au Paradis, mais que nous y soyons continuellement, peu importe que nous le sachions ou non ici. » — Ouh ! Quelle tirade ! Un soufi, maintenant ! Mais où allez-vous chercher tous ces types-là ? D’autant que ces notions vous sont étrangères, non ? — Effets secondaires imprévus de la mondialisation, dit M. Fa, en ajoutant : Essayez à présent de penser tout ça ensemble... — Ces deux mouvements ? Vous voulez dire qu’on entre et qu’on sort en même temps ? Paradis, fin des temps ? À la fois ? Au même instant ? — Au même éternel instant. — Et le monde ? — Le monde ? Foutu. Vous pouvez disposer. — L’Europe ? La France ? — Aussi foutues que des vieilles chaussettes, dit gaiement M. Fa. — Tiens, ça me rappelle Éguelle… — Qui ? —  Éguelle, un couturier français. Il disait qu’une chaussette déchirée valait mieux qu’une chaussette reprisée. En ceci que la chaussette déchirée permet de trouver l’essence de la chaussette. — Pas bête. C’est une observation très concrète. C’était un bon couturier ? — Il habillait l’armée de Napoléon. Ils ont eu un peu froid, à un moment donné…

06 janvier 2009

L'insurrection qui vient

« Le dernier point de l’illusion, en matière d’Etat, est une espèce de léthargie, qui n’arrive jamais qu’après de grands symptômes. Le renversement des anciennes lois, l’anéantissement de ce milieu qu’elles ont posé entre les peuples et les rois, l’établissement de l’autorité purement et absolument despotique, sont ceux qui ont jeté ordinairement la France dans les convulsions dans lesquelles nos pères l’ont vue. Le cardinal de Richelieu la vint traiter comme un empirique, avec des remèdes violents, qui lui firent paraître de la force, mais une force d’agitation qui en épuisa le corps et les parties. Le cardinal Mazarin, comme un médecin très inexpérimenté, ne connut point son abattement. Il ne le soutint point par les secrets chimiques de son prédécesseur ; il continua de l’affaiblir par des saignées : elle tomba en léthargie, et il fut assez malhabile pour prendre ce faux repos pour une véritable santé. Les provinces, abandonnées à la rapine des surintendants, demeuraient abattues et assoupies sous la pesanteur de leurs maux, que les secousses qu’elles s’étaient données de temps en temps, sous le cardinal de Richelieu, n’avaient fait qu’augmenter et qu’aigrir. Les parlements, qui avaient tout fraîchement gémi sous sa tyrannie, étaient comme insensibles aux misères présentes par la mémoire encore trop vive et trop récente des passées. Les grands, qui pour la plupart avaient été chassés du royaume, s’endormaient paresseusement dans leurs lits, qu’ils avaient été ravis de retrouver. Si cette indolence générale eût été ménagée, l’assoupissement eût peut-être duré plus longtemps, mais comme le médecin ne le prenait que pour un doux sommeil, il n’y fit aucun remède. Le mal s’aigrit ; la tête s’éveilla : Paris se sentit, poussa des soupirs ; l’on n’en fit point de cas : il tomba en frénésie. Venons au détail. »

Retz, Mémoires

02 janvier 2009

Note sur le mensonge

(mardi 10 juin 2008)


Note sur le mensonge

Elle a une curieuse façon de mentir : pour ne pas dire des choses vraies, elle dit des choses exactes. C’est très efficace.


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Au vin

On se dispute au sujet d’une bouteille de vin blanc. C'est très puéril et très grave. «J’en veux pas, de ton vinaigre, de ton poison, de ton vin de trahison !» — Puis on se réconcilie, on décide de le boire quand même, je me sens tout à coup d’humeur chantante et à écouter quelque chose de gai. Sans réfléchir je mets le finale de don Giovanni, que j’écoute tout le temps ces jours-ci, puis j'ouvre la bouteille. Quand on lève nos verres, je dis, en bonne logique, « Au vin ! », on se sourit, et à ce moment précis on entend chanter :

Vivan le femmine !

Viva il buon vino !

Sostegno e gloria

D’umanità !


Je pense que Mozart est là, et qu’il est content de son bon tour.

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