07 février 2009

Lumière

Je suis sorti. On voyait les étoiles et il y avait du vent. Je rentre, je rouvre le portable, j’écris que c’est la nuit. Au-delà, d’abord, on ne voit rien et il n’y a rien à voir que le salon vide plongé dans le noir et le silence, et ma présence, il me semble, face à l’écran (ce n’est pas tout à fait ça). — «Les voix du monde s’espacent et se dissipent.» — Voilà. Le noir et le silence augmentent.

Lumière. Je pourrais parler aussi de l’hiver dernier. J’écrivais la lumière. Non. Je vais plutôt parler de l’été dernier. Tout l’été dernier a lieu dans un cahier. Je l’appelle parfois le « cahier des lumières », parce que j’y ai noté chaque jour toutes les sortes de lumières. Il est là, près de moi, soixante pages denses griffées de bleu. Je ne me suis pas ennuyé.

Pas encore. Hiver dernier : je prenais des tas de trains : « Musique pour plus rien entendre, solitude, distance, échappée, à quoi, à la haine — la joie — bruit collectif voisin adolescent descendu — over — où sommes-nous, Soignies, non, Braine-le-Comte, Seigneur, ça me ramène loin. J’ai tout oublié. Soleil couchant, couché. Fermes dans les champs. Vieille lumière. Je ne parlerai plus d’autre chose. Stabat Mater dolorosa. Piste 1, à six minutes quatre secondes, cette légèreté dans la complainte — songe à étudier — la voix, donc, descend par petits sauts légers — et plus tard, dolentem — transmutation de la pure douleur, glaive lui transperçant le cœur, en joie pure, folle, légère, victoire aérienne — zone ferroviaire sud dans la lumière couchée, la ville arrive, les tours éparses à présent reposent — envie de singe, aveugle, sourd, muet, dans le noir — cependant la base de la Tour Sud baignée d’une inexplicable teinte saumon, dégradé vers le bleu, ciel bleu nuit — que je voudrais disparaître, ne plus me trouver nulle part, être caché de tout le monde et qu’on ne me parle plus, et ne plus rien avoir à faire, à dire, à préparer, à corriger, à supporter, plus d’explications, de justifications, plus de discussion »

Cependant la nuit avance. L’espace du salon s’épaissit, en raison du silence et du noir. Lumière. Par exemple, cet autre moment : dire comment il arrive à présent : je fais la sieste — ou plutôt : je sens tout à coup revenir cette sieste très ancienne et très neuve, soleil dehors, lumière entrant par la fenêtre, lente infiltration, à travers les tissus, dans le noir interne, d’une nappe de sommeil, arrière des yeux, arrière du crâne ; voile du palais, gorge, vers les bronches, jouissance du souffle, de l’air, au bord de l’irritation. L’exercice consiste à se maintenir sur ce bord, garder suffisamment de conscience sans faire cesser le plaisir. En même temps : yeux fermés, sentir la lumière du dehors.  Je lève les yeux sur le salon. J’écoute. J’essaie d’atteindre le cœur de la nuit. Lumière. J’étais dans le parc au moment où les feuilles ont toutes ensemble leur jaune parfait juste avant de disparaître d’un coup, et le ciel son bleu absolu de novembre qu’on oublie toujours et qui revient toujours, voyant les allées, emmurées dans le pur jaune dentelé frissonnant, se disjoindre à partir de la fontaine (jet absent, le cercle de son bassin asséché, feuilles tombées) : points de fuite vers l’est et vers le sud, encadré derrière un voile d’espace dentelé, doré, aéré, on distingue le trafic, lointain, muet. Un éclat d’autobus passe rapidement. Fragments de ville au loin, dans le fond de ces deux galeries de jaune lumineux en plein ciel, allée est et allée sud : fond argenté de bitume et de métal glissant, lointains, silencieux, l’air est très brillant, je traverse le parc. Minuit passé. Lumière. Je revois un moment ce moment avant de descendre dans le métro : un arbre m’apparaît tout à coup, là, au coin de deux rues, il a encore ses feuilles, qui tomberont demain ou après-demain, ça dépend du vent qu’il fera, l’air est très calme et très brillant de nouveau, les branches se tiennent dans l’espace, bien nettes, imperceptiblement agitées, papillotant dans la lumière, un feuillage est infini, en voilà un qui, en ce mois de novembre deux mille six, me fait signe, à moi, du fond du temps, d’un autre temps, m’indiquant quelque chose, je pense : n’insulte pas le temps, je pense : voyons cette question, quoi maintenant, qu’est-ce qui va se passer, montrer l’illusion de la question, par exemple je peux dire, il ne va rien se passer, il ne s’est rien passé, nous sommes entre la chute et le jugement, après l’incarnation, la nativité, l’épiphanie, la transfiguration, la crucifixion, la résurrection, l’ascension, la pentecôte, l’assomption et le couronnement, qui se répètent ensemble à chaque milliseconde, par exemple dans la grande salle Rubens, au musée, juste après le parc, à Bruxelles, mais ce n’est qu'un exemple, il suffit de s’y ballader, c’est simple comme bonjour, à gauche assomption bleue, à droite couronnement rose-jaune, sur le mur de droite, montée oblique au calvaire encombrée de corps épais et d’un gros cheval cabré, et derrière, saint Antoine implore la miséricorde pour le globe devant Jésus courroucé, planant, brandissant ses foudres, l’arrière-plan, à gauche, montre une ville incendiée, Troie, Rome mis à sac en 1527 par les troupes de Charles Quint, Anvers dévasté sous Philippe II, en 1585, par le duc de Parme, grâce à qui en principe nous sommes encore ici en terre catholique, Pays-Bas espagnols mal guéris de s’être pliés par la force, dans le sang et les flammes, d’être restés fidèles contre leur gré à Rome via Madrid, vieille maladie honteuse dont Rubens témoigne négativement, c’est-à-dire par sa glorieuse santé puissamment catholique, absolument positive, Triomphe de l’Eucharistie, Victoire de saint Michel sur les anges rebelles, Victoire d’Athéna sur la bêtise, c’est le même tableau n’est-ce pas ?, et là, dans la salle du musée de Bruxelles, il pense ensemble le détail dramatique, vieux sol incendié, pillé, dévasté, et l’ensemble monotone menacé par la sainte foudre, heureusement Antoine s’interpose, il y a aussi la Vierge Marie, à droite du Christ-Zeus vengeur, elle lui montre son sein dénudé, mon petit bébé, ne sois donc pas si méchant, pardonne à ces pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de leur mort maintenant, viens plutôt téter chez maman, voyez comme Rubens a perçu l’ennuyeuse terre globalisée, sa pollution, son urbanisation, sa population, son uniformisation, tout est dans la couleur, mi-brun-vert terreux caca d’oie, mi-gris de plomb, grosse petite boule merdeuse enlacée par le vieux serpent de même couleur, entre faute et jugement, d’ici là poursuite du vent, passage des nuages, incompréhensible immobilité mobile d’un feuillage tendu et détendu et infiniment plié et déployé, avec facilité, grâce, légèreté, vu un moment au fond du temps dans l’air brusquement léger, transparent, brillant, ainsi sauve-toi et le ciel te sauvera, envoie le reste au diable ou plutôt laisse le s’y vouer tout seul, c’est comme ça depuis toujours, jamais eu d’illusion sur le monde, nous ne sommes pas au monde, mon royaume n’est pas de ce monde, même si je ne déteste pas m’y tremper un peu, par exemple dans un ventre de femme, comme je viens de le faire tandis qu’elle me dit avec sa voix tout à coup